CHARLEMAGNE


CHARLEMAGNE
CHARLEMAGNE

Le plus prestigieux des souverains de la seconde dynastie franque, à qui il a donné son nom («Carolingiens»), poursuivit la politique d’expansion du royaume inaugurée par ses prédécesseurs et se trouva, vers la fin du VIIIe siècle, à la tête d’un groupement de territoires qui s’étendaient de la marche d’Espagne à la Pannonie, de la mer du Nord au centre de l’Italie. Cette zone immense, qui correspondait à la plus grande partie de l’Occident, reçut son unité passagère du titre impérial auquel Charlemagne accéda le 25 décembre 800. La construction cependant était fragile et fut emportée moins d’un tiers de siècle après la mort de l’empereur.

Le successeur de Pépin

Fils aîné de Pépin III et de Berthe dont le père, Caribert, comte de Laon, appartenait à la haute aristocratie mérovingienne, Charlemagne naquit en 742, peut-être le 2 avril, peut-être dans un des palais royaux de la vallée de l’Oise ou de l’Aisne. Si son instruction première fut certainement négligée, comme l’était à ce moment-là celle des laïcs, il semble cependant avoir été initié par Pépin à la connaissance des hommes, à la pratique gouvernementale et aux devoirs de la royauté à l’égard de l’Église. Il assista tout jeune à la visite que fit à son père le pape Étienne II et reçut, des mains de ce dernier, le sacre royal (754). Avant de mourir, Pépin, fidèle à la coutume qui avait longtemps prévalu chez les Mérovingiens, partagea le royaume entre ses deux fils (768); les régions qui furent attribuées à Charles entouraient celles de son frère Carloman comme d’un arc de cercle: c’étaient l’Austrasie avec ses dépendances germaniques (Frise occidentale, Hesse, Franconie, Thuringe), la Neustrie et l’Aquitaine maritime.

Les deux rois, qui résidaient à quelque distance l’un de l’autre, Charles à Noyon, Carloman à Soissons, ne s’entendaient guère. En vain leur mère essaya de les rapprocher. Pour prévenir des motifs de conflit au dehors, elle négocia le mariage de Charles avec une fille de Didier, roi des Lombards. Mais cette politique ne fit qu’aggraver la situation parce qu’elle isola Carloman et qu’en Italie Didier se crut libre de reprendre ses manœuvres contre la papauté. La mort de Carloman (771) épargna aux Francs la guerre ouverte entre les deux frères. Charles répudia la princesse lombarde et, sans réserver les droits de ses neveux, prit aussitôt possession de l’héritage de son frère. Il unit ainsi toute la Francie sous sa direction: un grand règne commence alors, dont l’aspect le plus visible est l’expansion, la «dilatation» du royaume.

Le conquérant

Cette conquête se fit sans plan préconçu, Charlemagne utilisant au mieux les circonstances qui se présentaient. Jamais il ne put se consacrer à une seule tâche et la mener immédiatement à bonne fin, parce qu’il fut toujours obligé de conduire simultanément plusieurs opérations. Il en commence une, l’abandonne momentanément pour s’occuper d’une autre et reprend ensuite la première au point où il l’avait interrompue. Ses moyens militaires, bien qu’appréciables, sont limités. Il le sait et avance pas à pas.

Dès 772 commencent les campagnes contre les Saxons. Ce sont d’abord, comme sous Pépin III et Charles Martel, des expéditions de représailles répondant à des raids lancés contre les confins francs, au cours desquelles se précise cependant bientôt l’intention de créer une marche puissamment fortifiée entre la Lippe et la Diemel, destinée à mettre le royaume à l’abri de nouvelles offensives. En 773, Charles fut distrait de ces opérations par un appel au secours du pape Hadrien, directement menacé par Didier qui marchait sur Rome. Le roi des Francs franchit les Alpes, s’empara de Pavie après un long siège, reçut la soumission de toutes les régions du royaume de son adversaire et se proclama lui-même roi des Lombards (774). Les opérations se poursuivirent ensuite contre les Saxons; plusieurs chefs ayant fait leur soumission et ayant promis de se faire baptiser, la Diète qui se tint en 777 à Paderborn put poser les premiers jalons de l’implantation de l’Église en Saxe. Cette première période de succès s’acheva assez brusquement l’année suivante. Appelée en Espagne par certains chefs arabes révoltés contre l’émir de Cordoue, cédant à l’illusion de pouvoir arracher à l’islam une partie au moins de la péninsule, Charlemagne franchit les Pyrénées et s’avança jusque devant Saragosse dont il ne put s’emparer; il revint en France par le col de Roncevaux où son arrière-garde commandée par le comte de la marche de Bretagne Roland fut détruite par les montagnards basques (15 août 778). Le souvenir de cette défaite se trouve à l’origine de la chanson de geste la plus célèbre, La Chanson de Roland .

C’est dans la période qui s’ouvre alors, vers 779-780, que la maîtrise de Charlemagne s’affirma avec le plus d’éclat. En Saxe les premiers objectifs sont dépassés, et c’est tout le pays que les Francs s’efforcent de conquérir, autant pour des raisons de sécurité que pour y assurer le triomphe du christianisme. Les expéditions se succèdent désormais d’une année à l’autre, mais se heurtent à une résistance opiniâtre dirigée par le duc Widuking jusqu’en 785. Quand il eut cette année-là déposé les armes, la soumission du pays semblait acquise: dès 782, celui-ci avait été incorporé en principe au royaume franc. La Frise orientale (du Zuiderzee aux bouches de la Weser) fut pareillement annexée. En 788, ce fut au tour de la Bavière d’être réunie à l’État franc, après la destitution de son dernier duc national, Tassilon III.

D’importantes transformations apparaissent dans d’autres secteurs encore. Conscient du particularisme de l’Italie lombarde et de l’Aquitaine, Charlemagne les érigea l’une et l’autre en royaumes subordonnés pour ses deux fils cadets, Pépin et Louis (781). En Italie son autorité personnelle rayonna sur l’État pontifical, et même sur le duché lombard de Bénévent, où il réussit en 787-788 à déjouer les intrigues nouées contre lui par le duc Arichis et la cour de Constantinople et à imposer au fils d’Arichis la reconnaissance de sa suprématie.

L’élan dont témoigne cette période décisive fut à nouveau interrompu après 790. En Saxe les excès de l’administration franque provoquèrent, en 793, une rébellion très grave qu’on mit quatre ans à réprimer, et qui se poursuivit encore jusqu’en 804 dans les secteurs les plus septentrionaux du pays (Wihmode entre les bouches de la Weser et celles de l’Elbe et Nordalbingie au nord-est de la basse Elbe): il fallut, pour en finir, procéder à des déportations massives de Saxons dans diverses régions de l’Empire. Dans le Sud-Est cependant, on enregistre le dernier grand succès du règne, trois campagnes victorieuses menées en 791, 795 et 796 contre le royaume des Avars (Autriche danubienne et Hongrie occidentale jusqu’à la Tissa), qui aboutirent à l’annexion au royaume franc des territoires situés à l’est de la Bavière entre l’Enns et le Wienerwald. Au-delà de ce secteur, aucune autre région ne semble avoir été annexée, puisqu’on voit de 796 à 822 subsister des principautés avars dont les chefs étaient vassaux de l’Empire.

Défense efficace: les marches

La conquête s’arrêta aux environs de l’an 800. Au-delà de cette date, on n’enregistra plus que des entreprises limitées. Ainsi fut occupée la marche d’Espagne, entre les Pyrénées et l’Èbre (prise de Barcelone en 801). Fils aîné et homonyme de l’empereur, Charles (qui portait le titre royal depuis 788) conduisit des expéditions afin d’obtenir la soumission théorique des tribus slaves qui se trouvaient au contact de la Saxe et de la Bavière (Obodrites, Sorbes et Tchèques). L’intervention franque en Nordalbingie ne fut sans doute pas étrangère aux premiers raids danois contre lesquels Charlemagne prescrivit d’élever des fortifications sur les côtes de la mer du Nord et de la Manche: ainsi s’annonce le péril normand qui fondra sur l’Empire franc au cours du IXe siècle.

Vulnérable sur ses façades maritimes, comme l’avenir le démontra, l’État franc reçut cependant sur ses frontières terrestres une solide organisation défensive grâce au bienfaisant système des marches que créa Charlemagne.

Les unes, que l’on rencontre surtout sur les limites septentrionales et orientales, correspondent à des pays tout récemment conquis et font face à des peuples qui demeurent en dehors du royaume. Elles sont placées sous le commandement d’un chef militaire, le comte de la marche (marchio , Markgraf ou marquis), qui administre en outre les populations encore mal assimilées du territoire placé sous ses ordres: telles furent, face aux Danois, la marche saxonne englobant la Nordalbingie, ou celle qui s’étendit à l’est de la Bavière jusqu’au Wienerwald.

D’autres marches existent sur les frontières occidentales et méridionales. Les territoires qu’elles couvrent, soumis depuis longtemps aux Francs, ont reçu les cadres administratifs ordinaires, c’est-à-dire les comtés; mais, en raison de la proximité de populations turbulentes, le roi superpose à un groupe de comtes un chef militaire unique, le marquis (ou le préfet), chargé de prendre toutes les dispositions pour la défense. Ce fut le cas de la marche de Bretagne, entre Rennes, Nantes et Angers, chargée de contenir les Bretons mal soumis d’Armorique, en arrière de laquelle fut érigé après 790, avec le titre de duché, un grand commandement militaire assuré par le fils aîné du roi Charles le Jeune. Au même type appartiennent la marche de Toulouse (ou de Gothie) couvrant l’ancienne Septimanie et, à la fin du règne, l’ensemble des comtés transpyrénéens qui formaient la marche d’Espagne.

Le souverain à «la barbe fleurie»

Charlemagne nous est assez bien connu grâce à la biographie que lui consacra vers 830 Eginhard, qui avait été élevé à la cour et qui le connut fort bien, du moins pendant les dernières années de son règne. De haute taille (environ 1,90 m), le roi avait une forte carrure, le corps souple malgré une certaine tendance à l’embonpoint. Le visage était ouvert et imberbe; c’est la légende qui l’affubla de la célèbre «barbe chenue». La vitalité du roi était prodigieuse, son activité inlassable, son tempérament exubérant, ses mœurs très libres. On lui connaît, quand il fut très jeune, une première liaison dont naquit un fils, Pépin le Bossu (qui complota contre lui en 792 et fut interné dans un monastère), puis quatre épouses successives, la fille de Didier (que la légende appela Désirée), la Franque Hildegarde (morte en 783) qui lui donna quatre fils et cinq filles, la Franque Fastrade qui fut mère de deux filles (morte en 794) et enfin une Souabe, Liutgarde. Après la mort de celle-ci (800), il eut encore plusieurs concubines dont naquirent des fils et des filles. Tout cela évoque irrésistiblement la polygamie ancestrale. On notera cependant que la conduite de Charlemagne ne fut pas officiellement blâmée par l’Église et que lui-même, chrétien sincère et très assidu à la pratique religieuse sous toutes ses formes, ne ressentit jamais l’écart qui existait entre sa religion et sa vie privée; il ne faut pas oublier non plus qu’on se trouve dans une époque où une éthique laïque et une vie sacramentelle exigeante et régulière étaient pratiquement inexistantes. Pour compléter le portrait de Charlemagne, citons encore la simplicité de son abord, son intelligence lucide, sa capacité d’adaptation à toutes les circonstances, son goût pour la culture et de très solides qualités morales: les contemporains ont loué sa magnanimité et sa constance. «Il savait, écrit Eginhard, résister à l’adversité et éviter, quand la fortune lui souriait, de céder à ses séductions.» Mêlés à ces qualités, voici maintenant des défauts auxquels le biographe ne fait pas allusion mais que révèle l’action de l’empereur: entre tous, son autoritarisme extrême allant jusqu’au despotisme, sa propension à la violence qui le fit parfois tomber dans la cruauté, comme en témoignent certains épisodes des guerres de Saxe (massacre de Verden en 782, déportations...). Au total, une personnalité de tout premier plan, capable de produire une impression considérable sur tous ceux qui l’approchaient, ce qui permet de comprendre que la légende se soit emparée de Charlemagne de son vivant.

Le roi des Francs

Le gouvernement du roi des Francs s’exerçant essentiellement sur des hommes (et non point sur la terre), Charlemagne tint à se les attacher par le serment de fidélité qu’il exigea à trois reprises (789, 793, 802), parce qu’il le considérait comme un remède aux défectuosités que présentait l’administration du royaume. Il tenta cependant d’améliorer la pratique et d’abord de résoudre le problème essentiel, celui des rapports entre la royauté et l’aristocratie, par l’extension de la vassalité et son incorporation à l’État. Mais l’institution fut incapable de rendre tous les services que Charlemagne attendait d’elle: l’emploi de la terre comme moyen de rétribution des vassaux et des fonctionnaires en fut le plus grave défaut, qui dérive directement de l’économie naturelle qui prévalait alors en Occident. Dans ces conditions, l’administration du royaume demeura rudimentaire et distendue et fonctionna au moyen d’institutions héritées de l’époque mérovingienne. Elles furent cependant réactivées et complétées sur certains points d’après les idées personnelles du roi ou en raison des besoins nouveaux qui naissaient des circonstances. Ainsi en fut-il, par exemple, d’une meilleure organisation des fiscs royaux, c’est-à-dire des terres appartenant au domaine de l’État, points d’appui et moyen d’action principal du souverain, ou encore du perfectionnement de l’institution des missi assurant le contact entre le palais et l’administration locale.

Dans la même perspective s’inscrit la très importante réforme de la justice, promulguée, semble-t-il, peu après 780. Elle réduisit le nombre des cours judiciaires ou plaids généraux à trois par an, en vue de diminuer la charge très lourde que représentait, pour les hommes libres, l’obligation d’assister à ces assises que le comte présidait dans sa circonscription. Elle créa, d’autre part, un corps de juges spécialisés, les échevins, qui devaient être désignés par les missi en accord avec les comtes et nommés à vie. Il leur appartenait de proposer la sentence que le comte ou son représentant se bornait à promulguer et à appliquer. Inspirée par la volonté d’assurer aux sujets une meilleure justice, la réforme judiciaire n’eut cependant que des résultats partiels. Son application fut une préoccupation constante de Charlemagne, dont les capitulaires ne cessent de rappeler les comtes et les échevins à leur devoir: le roi ne pouvait faire confiance aux hommes.

Conscient des lacunes et des défaillances de l’appareil administratif, désireux de pallier les insuffisances de la structure politique, Charlemagne voulut s’appuyer sur une Église forte et mettre celle-ci au service de l’État. L’idée n’était point nouvelle, mais sa réalisation fut poussée bien plus loin qu’elle ne l’avait été jusqu’alors. D’une part, les évêques et les abbés sont associés aux tâches de l’administration séculière. Ils prennent part aux grandes assemblées annuelles et participent activement aux décisions qui y sont prises. Ils conduisent à l’ost leurs propres vassaux; dans les cités, évêques et comtes se surveillent réciproquement. Lorsqu’ils ont reçu un privilège d’immunité, évêques et abbés administrent directement, à l’exclusion des agents de l’État, les terres de leurs églises et les hommes qui y sont fixés. L’Église franque, d’autre part, subit la tutelle du roi qui poursuit la réforme de l’institution commencée depuis 743. Charlemagne légifère pour l’Église, soit par l’intermédiaire de conciles, soit directement en s’inspirant de la collection de canons et de décrétales de l’Église ancienne, dite Dionysio-Hadriana , dont le pape Hadrien Ier lui avait adressé un exemplaire en 774. En outre, il prend en main l’administration de l’Église, surveille de très près la gestion de ses biens, en dispose parfois quand il s’agit pour lui de caser des vassaux, contrôle efficacement le comportement des évêques et des clercs. Mieux encore, il organise l’évangélisation des régions nouvellement conquises (Saxe, pays des Avars) et intervient autoritairement dans les controverses théologiques du temps (culte des images, adoptianisme, Filioque ). On ne saurait enfin passer sous silence les efforts que Charlemagne consacra au relèvement spirituel et moral du clergé et des fidèles; ce programme se développa avec une intensité croissante depuis 789. Le souverain se fait prédicateur, recommande l’éducation chrétienne des enfants, fait une obligation aux prêtres de prêcher, veille à ce que le culte soit célébré avec piété et exactitude. Mais il s’efforça surtout de développer l’instruction des clercs; ce souci primordial est à la base du renouveau intellectuel qui commença à la fin du VIIIe siècle et qu’on appelle la renaissance carolingienne.

L’empereur

Maître d’un royaume singulièrement «dilaté», protecteur de l’Église et du peuple chrétien qui avait trouvé son unité spirituelle sous sa conduite, Charlemagne jouissait d’une autorité immense. Il l’accrut encore, comme l’écrit Eginhard, «en se conciliant l’amitié de plusieurs rois et de plusieurs peuples». Des relations étroites se nouèrent entre l’Église franque et l’Église anglo-saxonne. Avec le plus puissant des rois anglais, Offa de Mercie, Charlemagne entretint des rapports courtois, interrompus parfois par des moments de mésentente; en 809, il parviendra, avec l’aide du pape, à faire restaurer en Northumbrie le roi Eardulf qui, renversé par ses sujets, s’était réfugié auprès de lui; son prestige, s’il faut en croire son biographe, rayonna jusqu’aux princes bretons de l’ouest de l’île. En 798, il vit venir à lui une ambassade du roi Alphonse II de Galice qui se déclara «son homme» et lui proposa de lutter en commun contre l’islam. De Palestine lui arrivèrent en 799 et en 800 des messagers du patriarche de Jérusalem l’invitant à assumer la protection des Lieux saints et de la communauté chrétienne. Les relations excellentes qui s’instauraient à ce même moment entre la cour franque et le calife abbasside Haroun ar-Rachid (échanges d’ambassades entre 797 et 807) permirent à Charlemagne d’exercer en Terre sainte, sinon un protectorat juridiquement défini, du moins une sorte de tutelle morale et d’étendre sa sollicitude aux églises, monastères et hospices de Palestine. Les rapports du roi des Francs avec l’Empire byzantin furent plus complexes; d’abord bons au point qu’il fut question en 781 d’un mariage entre une de ses filles, Rothrude, et le jeune empereur Constantin VI, ils s’envenimèrent lorsque Charlemagne tenta d’étendre sa suprématie à l’Italie du Sud – depuis la création du royaume d’Italie et de l’État pontifical, Byzance la considérait comme un domaine réservé à son influence exclusive – et quand l’impératrice-régente Irène eut réuni à Nicée le VIIe concile œcuménique sans y inviter l’Église franque (787). Il en résulta une période de tension, marquée par des opérations militaires et la condamnation en règle de la politique religieuse byzantine par les Livres carolins. Cette tension dura jusqu’en 797, lorsque Irène, qui avait saisi le pouvoir impérial, se hâta de faire la paix avec le roi des Francs.

On conçoit dès lors que le prestige et le pouvoir de Charlemagne vers la fin du VIIIe siècle soient parvenus à un point où le titre royal à dû paraître insuffisant pour les exprimer l’un et l’autre. Le roi se trouvait comme tout naturellement porté vers une dignité supérieure. Aux yeux de l’élite intellectuelle, celle-ci ne pouvait être que l’Empire. Et de fait, au cours des années qui précèdent 800, on rencontre dans certaines sources le terme d’empire (romain ou chrétien) pour traduire la réalité carolingienne. Charlemagne, quant à lui, semble s’être contenté d’abord d’imiter l’empereur en titre, celui de Byzance, par un certain nombre de signes extérieurs renforçant son prestige et enseignant qu’il était «le roi semblable à l’empereur»: le palais et surtout la chapelle de sa résidence d’Aix, où il se fixa vers 792, devaient être la réplique de ceux de Constantinople. Dans ces conditions, tout porte à croire que l’initiative de faire du roi des Francs un empereur soit venue de la papauté. Successeur d’Hadrien Ier, élu en 795, le pape Léon III, dont la situation était mal assurée, se rapprocha étroitement de Charlemagne et s’efforça de rendre efficace une protection dont il avait le plus grand besoin, en orientant sur le roi la tradition de Constantin, l’empereur chrétien par excellence. On comprend dès lors qu’à la suite d’un attentat dont il fut l’objet en 799, le pape se soit rendu auprès de Charlemagne, à Paderborn en Saxe, pour solliciter son appui contre les rebelles. S’il est infiniment probable qu’il fut question de l’empire dans les entretiens du pape et du roi, il semble aussi qu’aucune décision ne fut prise sur la manière dont serait effectuée la promotion impériale. L’Empire, certes, ne pouvait renaître qu’à Rome, et cette donnée conférait un rôle de tout premier plan au pape, mais, en l’occurrence, son autorité se trouvait fort compromise par les accusations dont les Romains l’accablaient auprès du roi. Voilà pourquoi Charlemagne, avec sa prudence coutumière, se garda d’une décision prématurée. Il renvoya donc Léon III à Rome, accompagné de hauts dignitaires francs, chargés d’ouvrir une enquête et de rétablir la paix entre le pape et la population. Lui-même attendit encore un an et demi avant de se rendre à Rome. Accueilli dans la Ville éternelle avec les mêmes honneurs que ceux qui étaient autrefois décernés à l’empereur en personne, le 23 décembre 800, il présida une assemblée mixte, composée de Romains et de Francs, devant laquelle Léon III se disculpa par un serment purgatoire de toutes les accusations qui avaient été portées contre lui. Après quoi, l’assemblée émit le vœu que Charlemagne prît le titre d’empereur; il l’accepta. Le surlendemain, jour de Noël, avant la messe qu’il était venu entendre à Saint-Pierre, Léon III lui imposa une couronne et ce geste fit retentir l’acclamation des Romains: «À Charles Auguste couronné par Dieu, grand et pacifique empereur des Romains, vie et victoire!» Le couronnement et l’acclamation – celui-ci précédant celle-là, à l’inverse de ce qui se passait dans le rite d’avènement byzantin – avaient créé l’empire. Mais l’imprécision avec laquelle il venait de renaître imposa au nouvel empereur l’obligation d’en définir le sens et la portée, de le situer devant l’Empire byzantin et d’en assurer la transmission. Ce problème majeur occupa largement les dernières années du règne.

Une tragique disparité

L’effet le plus certain de la dignité suprême que Charlemagne avait reçue fut de lui faire prendre conscience de l’accroissement de ses responsabilités: empereur, dirigeant l’empire chrétien, il se considéra plus encore que dans le passé comme répondant devant Dieu de la manière dont vivait le peuple soumis à son autorité. Nul doute aussi qu’il n’ait subi l’influence du souvenir de la Rome impériale qui avait donné ses lois au monde: il ne faut jamais oublier que la renaissance de l’Empire est inséparable de la redécouverte de la tradition antique par les érudits de la cour. Autant de raisons qui firent déployer à Charlemagne à partir de 802 une activité législative intense pour fixer le droit ecclésiastique et séculier de l’empire; signalons par exemple le travail de correction et de complément de plusieurs lois nationales (loi salique, loi des Ripuaires, loi des Bavarois) et la mise par écrit d’autres lois (ainsi celles des Frisons, des Chamaves, des Saxons et des Thuringiens). À cela s’ajoute l’effort immense, pathétique même, pour promouvoir le triomphe des principes chrétiens dans le jeu des institutions et dans la vie quotidienne. Renforcement des obligations nées de la prestation du serment de fidélité que prêtèrent pour la troisième fois les sujets en 802; défense des hommes libres contre l’oppression des grands et les exactions des fonctionnaires; interdiction de l’accaparement des vivres et de la hausse illicite des prix; condamnation du principe de se faire vengeance soi-même; recommandation de l’arbitrage: autant de mesures qui montrent l’empereur au service de la paix, définie d’après saint Augustin comme l’accord dans l’ordre, et qui doit reposer sur la bonne volonté collective que les textes appellent «concorde» ou «unanimité». Tel semble être le contenu essentiel de l’idée impériale à la fin du règne de Charlemagne. Le malheur fut que l’immense majorité des hommes se révéla absolument incapable de comprendre ces notions et que l’empereur n’eut pas les moyens d’en imposer l’application. Il y a là une tragique disparité entre un concept grandiose et la réalité.

Un souvenir perpétué

Décédé le 28 janvier 814, quelques mois après avoir associé à l’empire son seul fils survivant, Louis d’Aquitaine, Charlemagne fut inhumé dans la chapelle palatine d’Aix. Son souvenir, porté à la fois par la légende et par une tradition historique continue, ne devait jamais disparaître de la mémoire des hommes. Héros principal des chansons de geste, garant de l’indépendance et de la pleine souveraineté du royaume, patron de la royauté en France, Charlemagne demeura pour l’Allemagne l’empereur par excellence dont les plus illustres successeurs s’efforcèrent de poursuivre les tâches, celle d’abord de reconstituer l’empire et de défendre son honneur. L’idée impériale et une tradition ecclésiastique presque unanimement favorable se conjuguèrent pour promouvoir le grand Carolingien aux honneurs de la sainteté. Canonisé le 29 décembre 1165 à l’initiative de l’empereur Frédéric Barberousse, Charlemagne devint l’objet d’un culte liturgique dans de nombreuses églises d’Allemagne, de France, et même d’Espagne et d’Italie. Ce culte a dans l’ensemble disparu mais il est toujours célébré à Aix-la-Chapelle.

charlemagne [ ʃarləmaɲ ] n. m.
• v. 1800; nom du roi de cœur, aux cartes
Loc. Faire charlemagne : se retirer du jeu après avoir gagné.

Charlemagne
(en latin Carolus Magnus, "Charles le Grand") (742 - 814) fils de Pépin le Bref, roi des Francs à partir de 768 (Charles Ier), empereur d'Occident de 800 à 814. à la mort de son frère Carloman (771), il hérita de l'état franc (territ. de Neustrie, d'Austrasie, d'Aquitaine, d'Alsace, de Bourgogne, etc.). En 774, il vainquit Didier, roi des Lombards, puis conquit la Bavière (781), la Saxe et la Frise (799), la Pannonie (Hongrie) en 805. De 778 à 811, il enleva aux musulmans les pays au N. de l'èbre (marche d'Espagne). à l'O., il créa une marche de Bretagne (789-790). Le catholicisme, implanté dans les territ. païens conquis, unit les peuples, et le pape couronna Charles Ier empereur d'Occident (en 800). Il réunit les hommes les plus instruits, qui formèrent l' école du palais, et créa des écoles au sein des cathédrales et des monastères. Son fils, Louis le Pieux, ne put assurer l'unité de cet empire.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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  • Charlemagne — (frz., spr. scharl mánnj), Karl der Große …   Kleines Konversations-Lexikon

  • Charlemagne —   [ʃarlə maɲ], französischer Name Karls des Grossen.   …   Universal-Lexikon

  • Charlemagne — king of the Franks (742 814), lit. Carl the Great, from French form of M.L. Carolus Magnus (see CHARLES (Cf. Charles) + MAGNUS (Cf. Magnus)) …   Etymology dictionary

  • Charlemagne — [shär′lə mān΄] A.D. 742 814; king of the Franks (768 814): emperor of the Holy Roman Empire (800 814): also called Charles I or Charles the Great …   English World dictionary


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